Mardi 5 février 2008
Le vent de l’histoire pousse les pêcheurs hors d’Algérie


Pour sauver leur outil de travail, ils ont traversé la Méditerranée à bord de leur chalutier.
Dans un mouvement d’ensemble, l’épaule collée contre la coque, des pêcheurs poussent deux bateaux à la mer. De l’eau, du fuel, des filets, des pièces de rechange et quelques valises de linge ont été chargés à bord. Ce 5 juin 1962, le Saint-Joseph et le Saint-Antoine vont quitter la plage de Bou-Haroun. Des quatorze petits chalutiers qu’abrite ce village situé à l’ouest d’Alger, ils sont les premiers à tenter la traversée de la Méditerranée. Du haut de la falaise, les habitants les regardent sortir de l’anse, puis s’éloigner. Habitués à la pêche côtière, les deux patrons et leur équipage ne possèdent ni carte, ni instrument de navigation. Ils mettent cap au nord, se repèrent le jour au soleil, la nuit aux étoiles. Mais les courants les font dériver. Croyant arriver à Palma de Majorque, ils accostent à Ibiza, reprennent la route jusqu’à Barcelone, s’y ravitaillent et repartent. Une tempête se lève, les lames menacent les bateaux. Les pêcheurs perdent le nord, tournent en rond, se croient définitivement perdus. Ils réussiront enfin à rallier Port-la-Nouvelle.

Comme ces pêcheurs de Bou-Haroun, beaucoup d’autres partent à bord de leur bateau, entreprennent ce périlleux voyage de deux à six jours, unique moyen de sauver leur outil de travail. Cet été 62, les quais des dix-huit ports d’Algérie se vident peu à peu. En juillet à Alger, le môle Jérôme Tarting est fermé : tous les chalutiers l’ont déserté. Profitant de la présence des blindés de l’armée qui bloquent les accès de la ville de Cherchell, Paul di Maïo, conseiller municipal, président du football club et patron-pêcheur, embarque famille et clandestins, dix-sept personnes en tout, sur son Nadal II, un chalutier de plus de vingt mètres : « On a détaché les amarres en vitesse, et on est parti ». Une traversée décidée dans l’urgence : « La vie était devenue trop dangereuse : enlèvements, attentats, réglements de comptes. Pourtant, deux ou trois jours avant, on ne voulait pas croire au départ » , se souvient-il. Rien à bord, pas même une provision d’eau. Après vingt-quatre heures d’une navigation difficile, à la boussole, « sur une mer déchaînée, le bateau prenait l’eau de toutes parts, on écopait sans cesse avec des bidons, les couchettes étaient noyées » , le Nadal II mouille enfin à Palma de Majorque. Il y reste coincé trois jours à cause du mauvais temps. Des habitants prennent pitié de ces rescapés venus d’Algérie et leur offrent galettes et café. Paul di Maïo reprend enfin sa route, longe les côtes, passe Port-Vendres et continue vers Sète, sa destination.

A l’arrivée, le commandant du port, étonné par l’exploit maritime, lui déclare : « Vous êtes comme les pigeons voyageurs, vous trouvez toujours votre route » . Mais cette grande famille de pêcheurs d’origine italienne installée à Cherchell depuis 1852 n’est pas au bout de ses peines. A Sète, l’accueil n’est pas des plus chaleureux : les prix des locations flambent, leurs cadres arrivés à Marseille ont été trempés dans l’eau par les dockers, la vaisselle et l’argenterie ont disparu des cantines. Et surtout les pêcheurs du cru voient d’un mauvais oeil ces nouveaux arrivants, avec leur chalutier au moteur puissant, qui n’hésitent pas à aller pêcher dans les grands fonds. « Ils nous barraient l’entrée du port, jetaient notre pêche à la mer » , raconte Jean-Paul di Maïo, le fils, aujourd’hui patron-pêcheur et mareyeur. Quarante ans plus tard, ils sont toujours à Sète. Mais à Cherchell, on parle encore d’eux : là-bas, une bonne pêche s’appelle une "di Maïo".

Anne-Marie SCHALLER (ML)
 

 

Publié dans : L'exode des Pieds-noirs ..
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Lundi 10 décembre 2007

Né  en 1926 à AÏn el Hammam (ex Michelet), Hocine Ait Ahmed reste à 81 ans un inlassable combattant.  Il fut l'un des principaux chefs du F.L.N. et se trouvait avec Ben-Bella et cinq autres dirigeants du mouvement dans l'avion de la compagnie Air Atlas que Robert Lacoste  fit intercepter au large des côtes algériennes,  avec l'accord de Guy Mollet , le 22 octobre1956. Ils resteront emprisonnés jusqu'en mars 1962.  Lors de la crise de l'été 1962 qui voit Ferhat Abbas démissionner de la présidence du GPRA, il quitte à son tour  tous les organes dirigeants auxquels il appartenait  s'opposant à  l'instauration du parti unique qui annonce la mort de la démocratie. L'année suivante il crée le Front des forces socialistes (F.F.S) et ouvre des maquis en Kabylie. Arrêté et condamné à mort en 1964, il s'évade de la prison de Maison-Carrée en1966, se réfugie en Suisse, passe un doctorat de droit et milite inlassablement pour la défense des droits de l'homme, l'unité du Maghreb et  l'avènement d'une 2ème république en Algérie. La page reproduite ci dessous a été publiée le 25 juillet 2005 sur le site de la diaspora kabyle (voir le lien)

Aït Ahmed et le « génocide » des Pieds-Noirs

 

Intervenant dans le numéro de juin 2005 de la revue Ensemble éditée par l’Association Culturelle d’Education Populaire, Hocine Aït Ahmed, leader du Front des Forces Socialistes et dirigeant historique de l’insurrection du FLN en 1954, y tient des propos assez surprenants sur les Pieds-Noirs et leur expulsion d’Algérie en 1962.
Rappelons que l’Association Culturelle d’Education Populaire est une association fondée en 1948 à Constantine par l’abbé catholique Emmanuel Grima. Aujourd’hui sise à Montpellier, dans le sud-est de la France, elle rassemble des Pieds-Noirs originaires de l’Est algérien et publie, cinq fois par an, la revue Ensemble. C’est dans le dernier numéro de cette revue (n° 248) qu’Hocine Aït Ahmed fait part de ses observations et réflexions concernant le sort fait aux « Européens » par le FLN pendant la Guerre d’Algérie.

Sur un ton passionné, il dénonce la véritable « tragédie humaine » qu’a constitué le départ forcé des populations françaises d’Algérie en 1962. Il estime que c’est « plus qu’un crime, une faute » commise par le Front de Libération Nationale, dont il est un des chefs fondateurs et dont il était encore membre à l’époque. Il ajoute que cette faute a pris un triple aspect « politique, économique et même culturel ». En effet, d’après lui les citoyens non-musulmans auraient dû garder toute leur place dans l’Algérie indépendante car « les cultures juive et chrétienne se trouvaient en Afrique du Nord bien avant les arabo-musulmans, eux aussi colonisateurs, aujourd’hui hégémonistes. »

Sur un plan plus économique, Aït Ahmed regrette qu’en forçant les Européens au départ, l’Algérie nouvellement indépendante se soit privée d’un formidable réservoir de main d’œuvre formée, productive et compétente : « Avec les Pieds-Noirs et leur dynamisme - je dis bien les Pieds-Noirs et non les Français - l’Algérie serait aujourd’hui une grande puissance africaine, méditerranéenne. » Il sous-entend donc que le choix de tourner radicalement le dos à l’Europe occidentale et d’ouvrir l’Algérie aux professeurs arabes, Egyptiens, Syriens et autres Palestiniens ainsi qu’aux ingénieurs soviétiques fut une erreur coûteuse qui a conduit l’Algérie sur la voie du sous-développement. Il oppose à cette stratégie arabiste et tiers-mondiste, décidée à l’époque par le FLN, une sorte de « troisième voie » qui aurait vu l’Algérie s’appuyer sur ses compétences internes, alors essentiellement détenues par les « Européens », pour créer les conditions d’une croissance économique saine.

Allant encore plus loin dans la repentance, Hocine Aït Ahmed déclare qu’ il y a eu envers les Pieds-Noirs des fautes inadmissibles, des crimes de guerre envers des civils innocents et dont l’Algérie devra répondre au même titre que la Turquie envers les Arméniens. » Ce faisant, il évoque la longue liste de massacres commis contre les civils Pieds-Noirs pendant la guerre d’Algérie, depuis ceux de Philippeville (Skikda) en 1955 à ceux d’Oran en 1962. Ces tueries, provoquées par le FLN, ont eu pour effet d’instaurer une coupure radicale entre ceux que l’on appelait alors les « Européens » et les « Musulmans », provoquant finalement l’exode des Pieds-Noirs vers la France dès la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Ce qui est particulièrement étonnant et qu’on avait sans doute jamais entendu dans la bouche d’un homme politique algérien, c’est la comparaison entre le sort fait aux Pieds-Noirs en 1962 et celui fait par les Turcs aux Arméniens en 1915.

L’écrasante majorité des historiens et des opinions publiques, à l’exception des Turcs, s’accordent à dire que les massacres et déportations d’Arméniens par les Turcs constituent le premier cas de génocide moderne. En comparant le destin des Pieds-Noirs et celui des Arméniens, Hocine Aït Ahmed accuse donc implicitement le FLN d’avoir commis un génocide à l’encontre de la population européenne d’Algérie !. Ces déclarations émanant d’un des derniers chefs historiques du FLN sont proprement stupéfiantes à l’heure où Abdelaziz Bouteflika dénonce encore avec virulence le « caractère génocidaire » de la colonisation et où la presse algérienne arabophone se lance dans des attaques sans fondements contre les juifs de Tlemcen partis en 1962.

On peut cependant se demander pourquoi il aura fallu si longtemps pour que Hocine Aït Ahmed rende publiques de telles réflexions. Si génocide il y a réellement eu, pourquoi n’ en a-t-il alors rien dit à l’époque, alors que sa voix comptait parmi les plus influentes du FLN et aurait peut-être pu empêcher cette « faute terrible » ? Pourquoi, par la suite, s’est-il allié à Ahmed Ben Bella, lors des accords de Londres signés en 1985 ? Chacun sait que Ben Bella présida à l’expulsion des Pieds-Noirs et à l’arabisation systématique de l’Algérie. Si cela constituait un génocide, pourquoi alors Aït Ahmed s’est-il allié à un génocidaire ? Enfin, en 1995, lors des accords de Rome et du fameux épisode de la chéchia de Djaballah, Hocine Aït Ahmed ne semblait pas très mal à l’aise au milieu de ceux qu’il qualifie aujourd’hui d’« arabo-musulmans », « colonisateurs » et « hégémonistes ». Bref, cette nouvelle sortie de Dda l’Hocine, pour courageuse et intéressante qu’elle soit, semble soulever plus de questions qu’elle n’en résout.

Pour KabyleS.com - Rédaction Paris

Publié dans : L'exode des Pieds-noirs .. - Communauté : Pieds-noirs du monde entier - Par Balintawak
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